Le parkour à l'école, pourquoi faire ?

Je profite de la publication de parkourpedia pour poursuivre la réflexion sur la didactique du parkour. Depuis quelques années, le parkour est entré dans le programme scolaire du canton de Vaud en qualité de discipline évaluée[1] pour les élèves en dernière année de scolarité obligatoire. La question est donc: sous quelle forme le parkour est-il entré dans l'EPS ?

Evaluation du canton de Vaud #

L'évaluation proposée[2] consiste à réaliser un enchainement de 5 techniques parmi une longue liste de techniques de parkour et de gymnastique. Pour ce qui est des "formes parkour", sept passements ("sauts d'appui") ont été sélectionnés, avec la pondération suivante:

  • 1pt: lazy, passement rapide
  • 2pts: reverse, saut de chat
  • 3pts: palmspin, dash ("saut du voleur")[3]

Pour ce qui est du reverse underbar ("saut à travers les barres"), trois niveaux de difficulté pour la même technique sont établis, selon les engins utilisés.

Les points sont agrégés pour obtenir l'évaluation finale. Mais étant donné le barème, obtenir 1pt pour chaque technique revient à obtenir un "réussi", et 3pts par technique revient à un "très bien réussi".

Une approche techniciste #

C'est assez évident, mais il faut le noter: l'évaluation est uniquement techniciste. N'est évaluée que la réalisation de techniques décontextualisées. Certes, les critères d'évaluation ne sont pas spécifiés, étant laissés au jugement de l'enseignant et laissant ouverte la possibilité de critères non technicistes. Qu'est-ce qui compte comme un saut de chat réussi ? Pas nécessairement le départ en fente qui serait techniquement "correct". Mais on voit bien que dans le cadre proposé, l'évaluation ne peut qu'être techniciste: car qu'est-ce qui différencie un lazy d'un passement rapide, hormis des critères techniques ? D'autant plus que la pondération est prédéfinie: un lazy vaut un point, et un lazy esthétiquement parfait vaut un point, et un lazy effectué de manière créative sur un engin inapproprié vaut un point.

Il faut également noter que toutes les techniques sont des passements. Dans le modèle que nous avons développé pour Jeunesse+Sport (J+S), les passements représentent qu'une des 11 formes caractéristiques du parkour. Bien entendu, on ne peut pas tout faire et il faut sélectionner. Ce qui n'empêche pas de noter que la sélection ne représente qu'une infime partie du parkour.

Modèles proposés #

On ne peut pas s'attendre à ce que tous les enseignants d'EPS soient des fins connaisseurs du parkour, qu'ils connaissent toutes les techniques ainsi que les critères d'exécution pertinents. Le Service de l'éducation physique et du Sport (SEPS) le sait très bien, renvoyant dans ses documents officiels au site de Christophe Tacchini pour le parkour sans qu'un équivalent soit mentionné pour la gymnastique aux agrès.

Tacchini n'est pas un pratiquant du parkour, à proprement parler. Cela ne retire rien à son travail de didacticien du parkour scolaire, et certaines de ses vidéos sont tout à fait adéquates. Mais il y a plusieurs cas où l'exécution pose selon moi problème. Par exemple, le palmspin montré dans la vidéo officielle du SEPS n'est pas effectué avec une rotation complète sur l'axe antéro-postérieur. Or, effectuer une rotation complète, en plus d'être esthétiquement avantageux, a le mérite de présenter une forme paradigmatique du mouvement et de poser un critère d'exécution clair. Ce critère permet également de lier le palmspin à d'autres apprentissages, notamment la roue. De plus, il permet de tirer parti de repères perceptuels saillants (regarder sa main, commencer et terminer le mouvement face au même mur, etc.).

Bien entendu, les formes non paradigmatiques de palmspin ne sont pas dénuées de valeur. Par exemple, on peut faire un palmspin sans rotation complète et le terminer en changeant la position de la main, pour se dégager de l'obstacle avec un lazy. Ce que les élèves font souvent intuitivement en essayant d'apprendre le palmspin. Mon propos n'est pas de dire que cette forme serait "fausse". Le problème c'est qu'on suggère à des enseignants non pratiquants une approche techniciste du palmspin, tout en montrant un modèle assez brouillon de la technique. Ce que je vois, c'est un risque d'hypercorrection: de corriger les élèves par rapport à un modèle... qui n'est qu'une variation parmi d'autres, alors que cette variation n'est ni la plus esthétique, ni la plus paradigmatique, autrement dit de corriger les élèves en utilisant ce que les pratiquants considèrent comme un "mauvais" palmspin.

L'exemple de l'underbar devrait appuyer mon propos. La vidéo du SEPS n'a pas vraiment de sens en parkour, puisque ce qui est montré est un départ de reverse underbar (avec une demi-rotation), mais que le mouvement se termine avec une contre-rotation. Ce n'est pas très joli. Mais surtout, la rotation devient complètement superflue du point de vue de l'efficacité: autant passer latéralement dans ce cas ! Et donc on ne sait pas trop pourquoi cette forme de mouvement est considérée comme celle à évaluer:

  • Ce n'est pas une forme (répandue) de la pratique sociale de référence
  • C'est une forme esthétiquement inférieure
  • Si le but est simplement de franchir l'obstacle, la méthode est superflue

Et cela pose également la question de la clarté des critères et explications que l'on donne aux élèves. En modifiant un peu la technique par rapport à ce qui est proposé par le SEPS, on peut avoir des critères bien plus clairs:

  • Réussir à franchir sans toucher l'obstacle du bas.
  • Effectuer une demi rotation est terminer avec la barre dans les mains.
  • Franchir en effectuant une rotation complète.

La vidéo suivante démontre ces formes:

Pertinence des sélections #

Avec ce qui a été dit plus haut, on peut vraiment se poser la question de la pertinence de la sélection des mouvements. Certes le saut de chat est tout à fait iconique du parkour. Mais la forme de underbar proposée ne l'est absolument pas. Il y a des techniques plus faciles, plus intéressantes, plus fun, plus stimulantes, plus créatives. Bien entendu, la pratique scolaire n'a pas besoin de coller à la pratique sociale de référence. Mais il n'est pas du tout clair pour moi quelle logique a déterminé l'écart par rapport à la pratique sociale de référence... sinon sa méconnaissance.

Dans les documents du SEPS, l'underbar est présenté comme un "Challenge aux barres par-dessus un élastique". En parkour, un "challenge" désigne un défi où les moyens mis en oeuvre pour le réaliser sont laissés à la discrétion du pratiquant. Lorsque le challenge est collectif, les critères d'exécution et de réussite sont négociés collectivement par les participants. Quel est le challenge ici exactement ? S'il s'agit de franchir l'obstacle, alors les moyens montrés en vidéo sont superflus: ce ne sont ni les seuls, ni les plus efficaces. S'il s'agit de franchir avec une rotation, alors l'exemple montré est mauvais, et les élèves devraient pouvoir trouver d'autres moyen de franchir en effectuant une rotation (car il y en a d'autres). Mais la mise en scène de l'underbar sur le site du SEPS incite à penser que le challenge est "passer l'obstacle, exactement avec la technique qui est montrée". Qu'est-ce qui différencie cela des passements ? En quoi est-ce là un challenge, alors qu'effectuer un saut de chat sur un caisson haut de 3 modules n'est pas décrit comme un challenge ?

Au passage, on peut également se poser la question de la pondération: deux points pour un reverse, et trois points pour un dash ? Je trouve le reverse plus difficile à effectuer et à enseigner que le dash. Bien sûr il y a de l'expérience individuelle et de l'arbitraire ici: mais dans ce cas, pourquoi prédéfinir la pondération plutôt que laisser les enseignants la définir eux-mêmes ? Il y a là en partie un artefact lié à la désindexicalisation du parkour: toutes les techniques doivent être effectuées sur un caisson, forme abstraite de l'obstacle par excellence. Certaines techniques sont plus difficile que d'autres à effectuer sur un caisson. Mais le classement par ordre de difficulté sera différent sur un autre type d'obstacle: surprise, il y a des techniques adaptées à certains obstacles plutôt que d'autres. On supprime la logique consistant à trouver le mouvement juste pour chaque type d'obstacle, pour chaque contexte, pour chaque morphologie également. On réifie la difficulté des techniques, alors qu'elle est variable et contextuelle.

Substitution aux agrès #

Bon, l'éléphant dans la pièce: la gymnastique aux agrès. J'ai un peu exagéré: ce n'est pas le parkour qui est évalué. Ce sont des bouts de parkour qui sont utilisés au sein d'une évaluation aux agrès. Cela explique pourquoi le parkour est ici évalué comme une énumération de techniques décontextualisées, autrement dit évalué comme de la gymnastique. Cela permet également de comprendre correctement l'évaluation. Lorsque le SEPS explique qu'il s'agit d'"Enchaîner cinq mouvements", on comprend bien que l'enchainement n'a pas le même sens que dans le contexte du parkour. Il s'agit d'une séquence de mouvements, pas d'un enchainement. Les mouvements n'ont pas besoin d'être liés les uns aux autres. Tous les points sont attribués aux techniques individuelles, aucun point n'est attribué à l'enchainement (sa fluidité, sa vitesse, etc.).

Je ne sais pas exactement pourquoi cette évaluation est telle qu'elle est. Mais avant sa mise en place, j'entendais des bruits de couloir comme quoi le but était de substituer le parkour à une partie des agrès, pour les motifs habituels: avoir quelque chose de plus fun, de plus freestyle, de plus proche des pratiques sociales de référence, de plus motivant pour les jeunes, en particulier les garçons. Si tel était bien le sens de cette substitution, j'ai bien peur que ce soit un peu à côté de la plaque. Substituer le parkour aux agrès n'a de sens que si les propriétés du parkour survivent à cette substitution. S'il s'agit simplement de remplacer une technique de franchissement de caisson par une autre technique de franchissement de caisson, je vois mal en quoi on est sortis des agrès pour entrer dans le parkour. Et les élèves sont sensibles à ça. Si on leur annonce qu'on va faire du parkour, leur imagination est saturée par les images spectaculaires vues sur internet. Quelle déception si le cours est alors dans la même salle, avec le même matériel, avec les mêmes méthodes et formes d'entrainement, les mêmes critères et les mêmes évaluations que le cours d'agrès de la semaine précédente ? J'ai déjà donné des cours de parkour en salle à des élèves de 8 ans qui m'ont dit que si c'était vraiment du parkour, on serait dehors et que par conséquent, ce n'était pas du parkour. Mon propos n'est pas de dire que le parkour scolaire doit avoir lieu dehors ou est impossible; simplement que les élèves ne sont pas stupides. Il va falloir faire mieux que d'appeler parkour ce qui n'est que de la gymnastique moins la qualité d'exécution.

Marges de manœuvre #

Tout ce que j'ai dit porte sur ce que l'évaluation et les vidéos qui l'accompagnent définissent et mettent en scène. Mais bien entendu, les critères de réussite et l'attribution des points sont explicitement laissés aux bons soins de l'enseignant. Je crois que c'est un secret de polichinelle, mais je sais qu'une part non négligeable des enseignants modifient cette évaluation tout simplement parce que, telle qu'elle est proposée, l'installation du matériel est infernale. Plutôt qu'évaluer un enchainement de cinq mouvements sur des agrès différents, ils évaluent chaque agrès sur des séances différentes. Bref, ce que je veux dire, c'est que les pratiques divergent nécessairement des prescriptions et recommandations officielles, et que ma critique ne s'applique donc pas nécessairement aux pratiques. Il faut cependant être réaliste: le parkour n'est pas la priorité absolue pour tous les enseignants. Ma critique s'applique bien aux quelques pratiques que j'ai pu observer chez des collègues. Ils n'ont pas les outils ou la volonté de s'éloigner des prescriptions sur les points que j'ai relevé dans ce texte.

En tant que contrepoint, j'ai contribué à la formation des enseignants d'éducation physique du canton de Genève, en primaire. Alors qu'ils travaillent avec des enfants bien plus jeunes, leur approche était beaucoup plus diverse et intéressante que l'approche vaudoise. Par exemple, un enseignant proposait dans un premier temps d'apprendre quelques techniques et variantes. Dans une deuxième phase, les élèves devaient par binômes chorégraphier un vrai enchainement (au sens du parkour, ici) intégrant différentes techniques et obstacles. On peut facilement imaginer des exemples de critères d'évaluation pertinents pour s'éloigner du modèle techniciste. Utilisation des techniques apprises en cours certes, par exemple cinq techniques imposées; mais aussi interactions avec différentes surfaces et obstacles (mur, plan incliné, caisson, barres, tapis...); utilisation de techniques n'ayant pas fait l'objet d'un apprentissage formel, laissant les élèves développer leurs propres variations; ou utilisation d'une technique vue en cours... mais sur un autre type d'obstacle; fluidité ou rapidité de l'enchainement, etc.

Bref, les solutions sont abondantes et pas si compliquées que ça à mettre en place, pour peu que l'on décide de se décoller un peu du technicisme. Je laisse ici pour terminer ma playlist alternative de vidéos pour l'examen de 11e, selon moi meilleures que celles du SEPS (mais pas parfaites: mon temps bénévole pour refaire ce que d'autres ont été payés pour faire a ses limites).


  1. Dans le canton de Vaud, l'éducation physique n'est pas notée, au sens où elle ne pèse pas sur la réussite ou l'échec scolaire des élèves. Cependant, certaines disciplines sont évaluées, et les résultats de ces évaluations sont inscrits dans le carnet d'EPS de l'élève, sans que ce carnet n'ait d'impact sur l'avenir scolaire de l'élève. ↩︎

  2. https://ressources-eps-vd.ch/evaluation-11e-agres/ ↩︎

  3. Je pense qu'on devrait éviter le nom "saut du voleur", qui est ambigu car utilisé pour différents mouvements; tandis que dash fait consensus. C'est un détail, mais qui a de l'importance si on veut éviter un décrochage allant s'accentuant entre le langage utilisés par les enseignants d'éducation physique et celui utilisé par la pratique sociale de référence. ↩︎