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L'ontologie du parkour

Ici j'aimerais poser la question "qu'est-ce que le parkour ?" en faisant un pas de côté. Quelle sorte d'entité est le parkour ? Dans quelle sorte de catégorie fondamentale doit-on le ranger ? Est-ce qu'il y a même une "chose" distinctive qu'on peut appeler parkour ?

Autrement dit, le but est d'utiliser les outils de l'ontologie sociale pour comprendre de quoi est fait ce petit bout du monde social. Un voeu pieu est que cela aiderait à résoudre certains débats qu'il y a pu avoir au sujet du parkour, ou du moins de participer à expliquer ce qui est en jeu dans ces débats. Mais c'est aussi une manière de questionner certains modèles de l'ontologie sociale, parce que, pour anticiper un peu, l'ontologie des pratiques est sous explorée, et que le parkour en est un exemple difficile à traiter.

Le parkour comme pratique sociale #

On peut considérer le parkour comme une activité, ce qu'un corps humain fait à un moment donné. Mais on peut aussi le considérer comme un répertoire de techniques corporelles et de savoirs pratiques. Et de bien d'autres manières dont je ne vais pas faire la liste ni arbitrer entre elles. Il y a donc une certaine hétérogénéité ici.
Si l'on veut une catégorie qui soit hospitalière à cette hétérogénéité, considérer le parkour comme une pratique sociale semble être un bon point de départ. A première vue, cela ne me semble pas absurde. Dans un article sur lequel je vais m'appuyer centralement ici, Godinez utilise le football comme un exemple paradigmatique de pratique sociale[1]. Certes, il y a des différences importantes sur lesquelles je reviendrai, mais le parkour ressemble plus au football que, mettons, à l'inflation.

On a donc, au moins provisoirement, notre catégorie ontologique fondamentale: le parkour est une pratique sociale. Mais quelle est sa nature ? Pour Godinez (je traduis):

"[Les pratiques sociales sont des] évènements intentionnellement produits par des groupes sociaux organisés, au travers de leurs membres individuels agissant pour des raisons collectives."[2]

En simplifiant un peu et en utilisant les termes introduits ailleurs dans l'article, on voit que sa définition inclut utilement le fait que les pratiques sont "composites", avec un élément concret, (des actions récurrentes) et un élément abstrait (des types d'action). De ce point de vue, un groupe agit selon une pratique sociale en ajustant son comportement pour correspondre à un modèle de comportement. On voit que cela rend la catégorie accueillante entre autres pour les deux conceptions mentionnées ci-dessus: les traceurs agissent selon une pratique sociale en ajustant leur activité à un certain répertoire de techniques.

Actions récurrentes #

De ce point de vue, le parkour est donc l'ensemble des actions récurrentes réalisées avec l'intention d'instantier le type d'action "parkour". Le type d'action est une description ou un ensemble de normes. Godinez précise que ces normes peuvent être formelles ou informelles, et qu'une norme informelle requiert seulement des utilisateurs de normes, pas de donneurs de normes. Cette distinction est très précieuse, parce qu'elle permet de mettre l'accent sur le fait que les traceurs peuvent essayer de produire une occurrence d'action conforme à une norme formelle donnée par une entité spécifique, par exemple une fédération ou un influenceur. Mais il peuvent aussi utiliser des normes qui émergent de leur propre conception de l'activité. Par exemple j'ai une conception de ce qu'est un challenge en parkour, et celle-ci me vient certainement de la "culture" du parkour au sens large; mais elle n'a pas été fixée par une entité particulière. Lorsque je m'entraine, je réalise un certain nombre d'actions qui satisfont ma conception du challenge, et ce faisant elles "comptent" comme du parkour.

Comme le souligne Godinez, un accord sur le type d'action (nous sommes en train de faire du parkour), n'implique pas d'accord sur ce qu'il faut faire pour produire une occurrence du type. Très concrètement, deux traceurs peuvent "faire du parkour" alors que l'un s'entraîne à franchir des obstacles le plus rapidement possible, tandis que l'autre essaie de sticker un saut sur une barre. Les deux sont intentionnellement en train de pratiquer, leur pratique réalise une occurrence de parkour, mais les actions concrètes divergent.

Cela fait du parkour une entité historique, qui peut changer. Les normes qui constituent le type d'action sont (re)créées par les actions récurrentes, elles n'en sont pas indépendantes. Elles peuvent également être changées intentionnellement par des donneurs de normes.

Notons que cela permet de résoudre des questions comme celle du "parkour en 1930", c'est-à-dire avant l'existence du parkour comme pratique sociale. On peut rétrospectivement considérer que l'activité d'un cascadeur ressemble au parkour comme type d'action; mais ses actions n'étaient pas intentionnellement produites pour réaliser ce type d'action. Pour la même raison, toute personne dans l'histoire qui aurait franchi un obstacle ne faisait pas du parkour. Je donne là qu'une ébauche de réponse à ces questions, il faudrait sans doute ajouter des précisions, mais le slogan pourrait être "c'est l'intention qui compte".

Pratique sociale (redux) #

Dans la caractérisation proposée par Godinez, une pratique sociale et une action de groupe. Ainsi, jouer au foot et avoir une conversation sont des pratiques sociales, mais pas se brosser les dents[3]. Pour être clair, ce qui importe est le type d'agent qui performe l'action[4].

Il faudrait ici préciser ce qu'il entend par action de groupe, et examiner minutieusement des exemples concrets de parkour pour voir lesquels pourraient être compris comme une pratique sociale en ce sens. Mais je pense qu'on peut raisonnablement s'attendre à ce que cette conception soit inapplicable à au moins une partie des cas. Pour être bref, je ne rentre pas dans les détails.

Je propose une autre conception des pratiques sociales donnant moins de centralité au type d'agent qui performe les actions. Prenons l'exemple de la pratique sociale de la "ballade du dimanche". La ballade du dimanche est une construction sociale, contrairement à "marcher". Produire une occurrence de ballade du dimanche implique un type d'action qui informe les intentions du baladeur. Le type d'action est associé à des normes qui définissent les conditions de félicité d'une occurrence: pour que mon action compte comme une ballade du dimanche, il faut notamment qu'on soit un dimanche. On peut faire sa ballade du dimanche seul, ou en groupe. Mais les deux sont des occurrences d'une même pratique sociale. Dans cette conception, ce qui importe pour une pratique sociale est la production et/ou l'utilisation de types d'action plutôt que le type d'entité qui réalise les actions.

Avec cette conception, le parkour est comme la ballade du dimanche, pas comme marcher (considérez: faire un saut), et peut être considéré comme une pratique sociale, même si il est possible de produire une occurrence en étant seul[5].

Microfondations #

Qu'importe au final qu'on adopte le terme "pratique sociale" ou juste "pratique". L'important est qu'on a déterminé son ontologie à un grand niveau d'abstraction. C'est bien utile pour ensuite examiner quelles sont les "microfondations" sur lesquelles repose cette pratique.

Pour produire les occurrences d'action pertinentes, il faut que diverses habiletés, techniques corporelles et savoirs pratiques soient incarnés dans le corps des traceurs. Il y a également des individus spécialisés qui ont pour rôle, formel ou informel, de transmettre ces savoirs et habiletés. Diverses institutions formelles (associations, fédérations, entreprises) jouent également un rôle en régulant la pratique, en donnant des normes, en proposant des descriptions de la pratique, bref (re)définissent le type d'action. Comme le souligne Godinez, les pratiques sociales ont également des produits. Les vidéos de parkour notamment sont autant de traces de l'activité qui la nourrissent en retour, pouvant être utilisés comme modèles d'action à reproduire.

Impossible ici de faire la liste exhaustive de ces microfondations, mais le but est simplement de montrer que c'est possible de les tracer dans des objets, institutions et activités concrètes. On peut également voir où se situent les enjeux importants: par exemple, changer les descriptions-type est un levier pour changer la pratique. Les pratiquants peuvent adopter certains de ces modèles pour guider leur action concrète, et en refuser d'autres. Cela important notamment parce que, comme dit précédemment, les pratiques sociales ont divers produits, par exemple: des habiletés corporelles. Mais ces produits dépendent des actions concrètes ! Tout ce que je veux dire, c'est que la pratique peut changer, donc que ses produits peuvent changer, et que cela peut être souhaitable ou non. Le parkour n'est pas une entité abstraite détachée de ses contextes et processus de réalisation.

Finalement, il peut subsister une question que je n'ai pas les moyens de trancher: faut-il considérer le parkour comme une seule pratique sociale, ou comme une multiplicité de pratiques ? Créer un enchaînement en solo, jouer à un jeu de stick en groupe et participer à une compétition de la FIG reposent sur des microfondations différentes. Serait-il utile de considérer le parkour comme un agrégat trop hétérogène pour être considéré comme un seul objet social ?


  1. Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. Journal of Social Ontology9(1), 68–94. ↩︎

  2. Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. Journal of Social Ontology9(1), 68–94. ↩︎

  3. Godinez, M. G. (2023). The Ontology of Social Practices. Journal of Social Ontology9(1), 68–94. ↩︎

  4. Cela implique que l'existence de facteurs sociaux sous-jacents à une pratique ne suffit pas à en faire une pratique sociale. ↩︎

  5. Ainsi, se brosser les dents serait une pratique individuelle parce que ce ne sont pas les intentions qui font que l'action compte comme une occurence du type approprié. Se brosser les dents, c'est comme marcher; pas comme faire une ballade du dimanche. ↩︎