Parlons de ce que font les traceurs quand ils mobilisent des définitions du parkour. C'est une pratique notoirement difficile à définir. Il y a un pluralisme, voire des visions contradictoires de ce qu'est le parkour. Il y a également des tensions entre ce qui est dit du parkour, et comment il est pratiqué concrètement. Je montre ici que ces discours ne servent pas seulement à décrire la pratique, mais ont une fonction de légitimation et une fonction normative qui est partiellement constitutive de la pratique.
A quoi ça sert de parler ? #
Imaginons un traceur qui saute d'un mur à un autre. Son activité est publique, observable, et complètement lisible. Pourtant, il arrive fréquemment que la police, des passants, ou des habitants posent la question fatale: "Vous faites quoi ?" Répondre à cette question en décrivant ce que les gens peuvent voir de leurs propres yeux ("je saute d'une mur à l'autre") ne servirait à rien, et violerait le principe de coopération de la conversation. L'attente, ici, c'est de rattacher la pratique concrète à quelque chose de plus général: "je fais du sport" ou "je fais du parkour".
Comme le disait un traceur:
"Pourquoi on donne des mots ? Parce que à un moment donné, t’as un cours, t’es sur internet, pis tu vas pas écrire ‘cours de bouger’. Tu vois ?" (entretien tiré de mon mémoire)
Notoirement, Daniel Ilabaca avait affirmé "football is parkour". Plus récemment, un traceur me disait "Le parkour ça veut dire: t'as un corps et tu bouges avec". C'est la conception du parkour avec l'extension maximale. Cela semble être hospitalier à la diversité de tout ce que le parkour pourrait être, mais on voit bien que ce faisant cela vide la catégorie de tout son contenu. C'est une conception qui ne laisse aucune prise. Les traceurs sont systématiquement ramenés à une extension bien plus restreinte pour avoir des prises sur leur pratique. Un bon exemple est qu'il y a de nombreux pratiquants qui rejettent la distinction entre le "parkour" et les "acrobaties" mais en même temps la réintroduisent de manière détournée ("moi je préfère le parkour pur aux acrobaties"), comme si cette distinction était inévitable.
Une bonne partie de ce qui est dit au sujet du parkour relève de la création d'une façade pour les non-pratiquants: un discours vitrine. Les discours servent à donner de la légitimité à la discipline et à lui ajouter un surplus de sens (c'est pas "juste" des sauts). Ils visent à faire la distinctions entre différentes formes de la discipline ainsi que de mettre à l'écart d'autres pratiques, par exemple en montrant la différence entre le parkour et la gymnastique. Contrôler la catégorie "parkour", c'est contrôler l'image qui est faite de la discipline et des pratiquants eux-mêmes, ne serait-ce que pour conserver le droit de pratiquer ou attirer des clients potentiels.
Tout n'est pas tout rose puisque lorsque les discours et images du parkour circulent au-delà des pratiquants, il peut y avoir également déprise, voir aliénation. Le contenu de la catégorie parkour risque de ne plus correspondre aux activités concrètes ou d'être réduite à une caricature. L'exemple classique est le fait qu'il parait presque impossible de faire comprendre à un public profane l'écart immense qu'il y a entre les vidéos de parkour et la manière dont il est pratiqué concrètement. Le résultat est que même des traceurs qui adoptent un certain discours vitrine peuvent s'en distancier et ironiser à son propos lorsqu'ils parlent avec d'autres pratiquants: dans ce cas là, la vitrine n'est pas nécessaire et d'autres discours peuvent être tenus.
Le pluralisme du parkour #
Les discours comme la pratique du parkour reposent sur au moins cinq registres, qu'on peut résumer ainsi, dans leur forme la plus brève (caricaturale même):
- Utilitaire: être fort pour être utile
- Ludique: la ville est une place de jeu
- Spectaculaire: performance chorégraphique devant un public
- Sportif: compétition et comparaison des performances
- Politico-philosophique: appropriation de l'espace urbain
Je comprend ces registres comme des univers de référence auxquels font appel les traceurs pour comprendre, décrire ou légitimer leur pratique. Ma catégorisation n'est peut-être pas exhaustive[1], et ces registres ne sont pas mutuellement incompatibles, bien que souvent en tension. Et il ne s'agit pas d'une catégorisation des pratiquants eux-mêmes: un même traceur fait souvent appel à plusieurs registres.
Je présente ailleurs ces registres en détail. Pour ne prendre que le premier, il s'agit de faire référence à la Méthode Naturelle de George Hébert ainsi qu'au passage chez les pompiers ou dans l'armée de certains fondateurs du parkour ou de membres de leur famille. Le parkour est une méthode d'entrainement pour s'endurcir ou un ensemble de techniques pour franchir des obstacles efficacement. L'esthétique est sans importance. L'entrainement doit se faire au plus proche du "réel", pour préparer à des situations d'urgence (p.ex. un incendie).
On voit que les registres sont partiellement en tension les uns avec les autres. L'entrainement sérieux ne relève pas de l'activité autotélique qu'est le jeu. Les mouvements sont censés être efficaces, et pas être intéressants ou beaux pour un public. Hébert était opposé à la compétition sportive. L'esprit militaire et l'esprit libertaire ne font pas bon ménage.
Les registres sont également en tension avec la pratique concrète. Ainsi, il est rare de voir des traceurs pratiquer sur de longues distances, ce qui les rendrait pourtant plus efficaces dans les supposées situations d'"urgence". Les challenges des traceurs sont aussi souvent extrêmement techniques, au point où il faut beaucoup d'imagination pour lier leur pratique à une situation "réelle". Comme me disait un traceur, même si effectuer un frontflip pourrait dans certains situations être théoriquement avantageux par rapport à un simple saut, personne ne songerait à l'utiliser dans une situation d'urgence, sans avoir précédemment préparé l'élan et vérifié la zone d'atterissage.
Idéaux régulateurs #
Le fait est que ces registres ne sont pas un décalque de la pratique concrète. S'ils en étaient une simple description, ils ne pourraient pas remplir certaines fonctions essentielles. Ils sont ainsi utilisés pour légitimer et donner un surplus de sens à l'activité. Dans ce sens, il est attendu qu'ils soient parfois en décalage par rapport à l'activité concrète. On peut les comparer aux philosophies des arts martiaux qui permettent de rendre socialement acceptable, voire noble, de se battre avec autrui dans un cadre donné.
On peut les voir également comme des idéaux régulateurs. La pratique concrète ne correspondra jamais parfaitement à ces idéaux, mais c'est ce vers quoi elle devrait tendre. Plus généralement, ils ont une dimension normative plutôt que descriptive. Ils ne disent pas ce que le parkour est, mais ce qu'il devrait être. On peut le voir assez facilement dans les débats au sujet de la définition du parkour: en général ce qui est en jeu c'est l'exclusion de certains modes de pratique. Le parkour ne devrait pas être cela.
Cet article s'ouvrait sur les discours vitrine utilisés pour un public de non pratiquants. Mais évidemment ils jouent également un rôle interne à la pratique. En fait, il n'y a pas une indépendance complète entre les discours et l'activité[2]. La fonction normative des discours est constitutive de la pratique. Je montre ailleurs qu'il faut considérer le parkour comme une pratique sociale, et que cela consiste à dire que le parkour est l'ensemble des actions concrètes réalisées avec l'intention de produire une occurrence du type "parkour". Ce type, c'est une abstraction, mais revient en gros à une description de l'activité et/ou un ensemble de normes qui forment la conception du parkour qu'ont les pratiquants. Les traceurs utilisent cette conception pour produire des actions qui "comptent" comme du parkour. Les définitions du parkour ainsi que mes registres participent à ce type, même si il est se réduit sans doute pas à cela. On pourrait ajouter une répertoire de techniques corporelles ou des conventions sur les manières de pratiquer (par exemple, les règles du jeu STICK).
Bref, en clair ce que je veux dire c'est que le parkour est une construction sociale, et que la dimension normative des discours n'est pas là par hasard: elle joue un rôle constitutif dans cette construction.
De quoi parle-t-on ? #
Quand on parle de quelque chose comme le parkour, on a effectivement l'impression que c'est bien d'une chose dont on parle. Mais comment est-ce que ça marche si ce dont on parle est une pratique sociale, et pas une espèce naturelle (l'or) ou une abstraction anhistorique et éternelle (la Forme de "triangle").
Commençons avec la théorie de Putnam pour la référence à des espèces naturelles[3]. Selon Putnam, une fois que l'on a introduit un terme pour désigner une espèce naturelle, par exemple "ceci est de l'or", il n'est pas nécessaire que chaque personne qui utilise le terme soit un expert en chimie. Il faut que la communauté qui emploie le terme ait des méthodes pour vérifier si le terme est appliqué correctement ou non, mais ce travail peut être délégué à des experts. Les méthodes pour vérifier si quelque chose est bien de l'or peuvent changer dans le temps, mais elle visent toujours à sélectionner la même "chose" dans le monde. De la même manière, la description de l'or (l'intension du concept) peut changer ("métal jaune et mou", "élément chimique au numéro atomique 79") mais ce que le concept sélectionne (sa référence ou son extension) ne change pas. C'est toujours de la même "matière" dont il est question. Pour Putnam, la référence est externe: elle est donnée par le monde, pas par nos croyances. Et en l'occurence, les méthodes de vérification, même si elles peuvent changer, dépendront toujours des propriétés microphysiques de la substance en question.
Par contraste, les procédures pour déterminer ce qui est ou non du parkour ne peuvent pas reposer sur de telles propriétés microphysiques. Et parce que le parkour est partiellement constitué du type d'action utilisé par les traceurs pour produire les occurrences d'action qui comptent comme du parkour, il n'est pas clair que l'extension et l'intension du concept ont l'indépendance qu'ils ont dans l'exemple de l'or. Mais il y a tout de même une division du travail. Un enseignant, responsable d'association ou pratiquant expérimenté sont plus à même que des non-pratiquants de connaître les normes qui régissent la pratique (qui constituent le type "parkour"). Dans le même temps, ils se trouvent dans la position de réitérer ces normes de manière à les renforcer, par exemple en les expliquant à des journalistes ou en les transmettant à leurs élèves. Certaines de ces normes peuvent d'ailleurs être fixées par des institutions formelles. Par exemple, lors d'une compétition, un arbitre a pour rôle de dire ce qui compte ou non comme une occurrence de parkour en vertu d'un règlement écrit.
Ce n'est pas parce que quelque chose est une "construction sociale" qu'elle est subjective au sens où elle dépendrait entièrement de l'attitude d'invididus isolés. Mais si on comprend le parkour comme une pratique sociale au sens où je l'entend ici, alors on voit que cela implique directement (et même trivialement) ce que Ian Hacking appelle un "effet de boucle": les catégories employées pour classifier quelque chose vont changer cette chose. Les traceurs utilisent des conceptions de l'activité pour (re)produire l'activité; changer ces conceptions change l'activité. Et des changements de l'activité vont avoir des effets en retour sur les conceptions.
On peut comprendre aussi ce qui donne l'impression que nos discours se réfèrent au parkour comme à une entité ou espèce naturelle, se contentant de le décrire. Comme le souligne Xhignesse au sujet de l'art, en mettant en lumière les conventions utilisées pour la catégorisation, les experts ne sont pas nécessairement conscients qu'ils participent en même temps à renforcer ces conventions[4]. Il s'ensuit une aliénation, et j'ajouterais une réification. Le parkour paraît ainsi être une chose indépendante de nos activités et catégories, alors qu'il est (partiellement) constitué par elles.
Par exemple, on pourrait facilement imaginer le registre esthétique corporelle, où l'important est de se faire l'expérience de diverses sensations corporelles, de sentir bien dans son corps, de vivre des moments de flow, etc. Ce n'est pas un registre qui était apparu dans mes données au moment de mon mémoire. ↩︎
En plus de ce que je développe ici, il faudrait dire que les discours prennent appui sur l'activité concrète; il y a un aller-retour entre les deux. ↩︎
Putnam, H. (1975). The Meaning of “Meaning.” Minnesota Studies in the Philosophy of Science, 7, 131–193. ↩︎
Xhignesse, M.-A. (2018). Social Kinds, Reference, and Meta-Ontological Revisionism. Journal of Social Ontology, 4(2), 137–156. ↩︎